L’information
financière constitue la toile de fond du contexte économique caractérisé
par la mondialisation des flux de capitaux et la globalisation des
marchés, ce qui implique le recours à un langage comptable universellement
intelligible par les opérateurs publics et privés, locaux et étrangers.
L’importance
de cet enjeu pour l’intégration de l’économie locale dans cette
nouvelle dynamique a amené la Tunisie à renoncer, en 1996, à un
modèle comptable orienté, vers les besoins fiscaux et statistiques
et empêchant la projection d’une image fidèle des entités économiques,
pour épouser un autre plus approprié à la prise de décision économique,
financière et managériale.
Les concepteurs
du système comptable des entreprises (1997) ont voulu que le système
soit «universel» dans la mesure où il s’adresse uniformément à toutes
les entreprises sans tenir compte ni de leur taille ni de la mesure
dans laquelle le public est partie prenante.
L’objectif
de notre travail est de démonter que ce choix porte préjudice aux
petites et moyennes entreprises qui se trouvent contraintes de supporter
le même fardeau que les grandes entreprises ayant recours aux marchés
financiers en matière de préparation et de divulgation de l’information
financière.
Plus particulièrement,
nous tenterons, dans un premier temps, de présenter une définition
des PME, pour ensuite, débattre des points suivants :
• besoins
et pouvoirs des utilisateurs des états financiers des PME ;
• le
coût de l’uniformité ;
• les
solutions envisageables.
Qu’est-ce qu’une
PME ?
Plusieurs
chercheurs et organismes ont tenté de définir ce qu’est la petite
ou la moyenne entreprise. Nous avons choisi de présenter deux définitions
qui nous ont semblé les plus convaincantes et les plus significatives.
La première est présentée en 1947 par le comité du développement
économique rattaché au gouvernement des Etats-Unis. Elle stipule
qu’une firme peut être qualifiée de petite ou moyenne si elle remplit
au moins deux des quatre conditions essentielles susvisées :
-
la direction
de la firme est indépendante et les dirigeants détiennent normalement
la propriété et le contrôle de la firme ;
-
le capital
est fourni par un seul individu ou un groupe restreint d’individus
;
-
les opérations
de la firme ont essentiellement un caractère local, les employés
et les propriétaires vivant dans la même zone géographique. Il
n’est pas besoin que les marchés desservis aient une dimension
locale ;
-
la firme
commerciale doit être petite dans son secteur quand on la compare
aux firmes les plus grandes qui opèrent dans le même domaine que
le sien. Cette mesure peut être établie d’après le volume des
ventes, le nombre des employés ou d’autres normes comparatives
significatives.
Cette définition
est certes pertinente mais son défaut est qu’elle a une portée générale
et ne met pas en exergue les besoins des acteurs au sein de l’entreprise
et au niveau de ses partenaires en informations financières. C’est
à cause de cette défaillance que nous avons fait recours à la définition
de la PME présentée par l’Institut Canadien des Comptables Agréés
(ICCA) selon laquelle est PME toute entité autre que les sociétés
ouvertes, les coopératives, les régimes de retraites et les institutions
financières.
Si nous
appliquons cette définition dans le contexte tunisien, il serait
évident de constater que cette situation concerne les quelques 9000
entreprises tunisiennes à l’exception de celles cotées à la Bourse
des Valeurs Mobilières de Tunis (environ une cinquantaine) et celles
appartenant au secteur public et d'un nombre relativement réduit
de sociétés ou de groupes privés.
La particularité
soulevée par la deuxième définition, que nous allons exploiter dans
notre argumentation réside dans la nature des rapports entre l’entreprise
et les différents utilisateurs de ses états financiers qui diffèrent
substantiellement de ceux régissant les sociétés ouvertes
[1]
.
Besoins &
pouvoirs des utilisateurs des états financiers des PME
Les concepteurs
du système comptable des entreprises ont adopté une approche qui
intègre les préoccupations des utilisateurs aussi bien internes
(dirigeants, organes de gestion...) qu’externes (investisseurs,
bailleurs de fonds, subventionneurs, pouvoirs publics, groupes d’intérêt,
travailleurs, l’administration fiscale, les partenaires économiques...)
tout en distinguant les investisseurs à risque et les bailleurs
de fonds comme destinataires privilégiés de l’information véhiculée
par les états financiers.
Cette orientation
est fort judicieuse dans le cas des entreprises ouvertes opérant
sur les places financières mais il n’en est pas de même dans le
cas des PME car ces utilisateurs privilégiés dans l’optique du système
ne le sont pas aux yeux des dirigeants des PME tenus, légalement
aussi, de préparer les états financiers de leurs entreprises.
Cette différence
de perception trouve son origine dans les mécanismes de fonctionnement
des PME et dans la nature des besoins et de la distribution des
pouvoirs au sein et autour des PME.
Dans ce
sens, les états financiers des PME sont rarement utilisés comme
base à des décisions économiques d’investissement du type achat
ou vente d’actions ou de parts sociales du fait que des transactions
de ce genre sont peu fréquentes dans les PME. Dans ces entreprises,
le capital est généralement fourni par un seul individu ou un groupe
restreint d’individus (membres de la même famille ou des amis).
Mais le
fossé entre le schéma proposé par le système comptable des entreprises
(1997) et la réalité des PME est encore plus profond. En effet,
dans la vie quotidienne des PME, nous pouvons détecter une large
catégorie d’utilisateurs avec des besoins différents de ceux mentionnés
dans le cadre conceptuel de la comptabilité.
Nous allons,
dans ce qui suit, présenter une classification des utilisateurs
qui dépasse le critère proposé par le cadre conceptuel (utilisateurs
internes VS utilisateurs externes) et se base sur le pouvoir de
l’utilisateur d’avoir l’information dont il a besoin et sur l’importance
qu’il donne à l’information financière lors de la prise de décision.
Les utilisateurs ayant un
pouvoir économique ou statutaire :
Cette catégorie
regroupe :
Les
gestionnaires :
Selon le
paragraphe 7, alinéa 4 du cadre conceptuel de la comptabilité financière
: «Bien que destinés, principalement, à fournir des informations
qui répondent aux utilisateurs externes, les états financiers peuvent,
dans une certaine mesure, se révéler utiles aux dirigeants et ce,
notamment dans le cas des petites et moyennes entreprises».
Une telle
affirmation est pertinente, surtout, dans le cas des PME où le manque
de moyens, humains et techniques, empêche la mise en place d'un
système d'information répondant aux exigences spécifiques des gestionnaires.
L'exploitation
d'états financiers comme le tableau de flux de trésorerie ou celui
du classement des charges par destination, ou encore, des soldes
intermédiaires de gestion peut être d'une grande utilité à la maîtrise
des affaires.
Accomplir
un tel rôle ne nécessite pas le strict respect des normes, souvent
rigides de la comptabilité financière telles que édictées par le
système comptable des entreprises 1997.
Formuler
des normes moins restrictives peut favoriser l'emploi, par les managers
des PME, des états financiers pour la prise de décision.
Les
banquiers, les bailleurs de fonds et les organes de subvention :
Ces utilisateurs
ont notamment besoin d’information sur la liquidité, la solvabilité
et sur la qualité de gestion de l’entreprise. Ils doivent leur pouvoir
au fait qu’ils peuvent faire bénéficier l’entreprise de l’effet
de levier financier. Ajoutant à cela les pouvoirs que les contrats
de crédit ou les protocoles de subventions leurs confèrent, ces
utilisateurs peuvent avoir accès à l’information dont ils ont besoin.
Il serait donc inutile d’accabler l’entreprise par la préparation
périodique de ces informations. Notons aussi que les critères de
sélection et d’appréciation ainsi que les informations financières
utilisées pour la formulation d’un avis sur la situation de l’entreprise
diffèrent selon le degré d’ouverture de l’entreprise sur le marché
financier, chose qui n’a pas été respectée lors de l’élaboration
du système comptable des entreprises (1997).
Le
Ministère des Finances (Direction des Impôts) :
Les services
d’impôt sont habilités de par la loi d’avoir accès à toutes les
informations concernant les revenus obtenus ou distribués par la
PME (bénéfices, salaires et rémunérations...) ainsi que les impôts
collectés pour le compte de l’Etat (TVA, retenue à la source...).
En principe, ces informations doivent être communiquées dans des
formulaires propres à l’administration et ce, indépendamment des
normes comptables.
Il reste
que, souvent, il arrive que la législation fiscale asservisse les
états comptables et provoque des écritures qui, dans la stricte
logique économique et commerciale du système comptable, n’auraient
pas été enregistrées.
Les petites
et moyennes entreprises ont généralement tendance à s’aligner avec
les dispositions de la législation fiscale peu en harmonie avec
sa semblable comptable. Il est à remarquer que, bien que partie
prenante, l’administration fiscale n’a pas enregistré une présence
influente lors de l’élaboration du système comptable, chose qui
a approfondi le fossé entre les positions de l’administration et
les orientations du système comptable 1997.
Autres
agences et organismes gouvernementaux (CNSS, API, APIA, INS...)
Ces utilisateurs
sont habilités de par la loi d’avoir accès à toutes les informations
concernant leurs domaines de compétence.
Les utilisateurs dépourvus
de pouvoir
Les employés,
les fournisseurs, les clients, les concurrents, l’opinion publique,
les groupes de pression ; la plupart de ces utilisateurs
n’ont pas d’accès à l’information financière préparée par l’entreprise
puisqu’ils ne peuvent pas exercer un pouvoir concret et influent
sur les dirigeants dans ce sens. En plus de cette difficulté, plusieurs
praticiens remarquent que l’utilisation par ces acteurs des états
financiers pour la prise de décision est peu fréquente. Une telle
pratique trouve ses explications dans la nature des relations dans
les PME basées généralement sur des critères subjectifs et d’ordre
moral (Confiance, engagements personnels des dirigeants...).
Toutes
ces particularités ne semblent pas avoir été prises en compte lors
de la préparation des diverses composantes du système comptable,
en particulier le cadre conceptuel d’inspiration anglo-saxonne.
Le système comptable des entreprises 1997 fait de l’investisseur
à risque et du petit porteur se positionnant dans un marché de valeur
sa cible préférée. L’information utilisée par des utilisateurs opérant
dans un tel environnement obéit aux exigences du marché financier
et répond à deux grandes catégories de besoins :
-
le besoin
de s’informer sur la capacité de l’entreprise de produire un rendement
sur le capital investi ;
-
le besoin
de s’informer sur la manière dont les responsables sociaux se
sont acquittés de la responsabilité de gérance.
Ces besoins
ne se révèlent pas, du moins pas avec la même acuité, dans le cas
des PME.
Après avoir
examiné la problématique du point de vue besoin en information financière
au niveau des PME, nous nous proposons dans la partie qui suit d’analyser
les conséquences de la préparation des états financiers conformément
aux dispositions du système comptable des entreprises 1997 en terme
d’équilibre avantages/coût.
Le coût de l’uniformité
Comme nous
l’avons déjà mentionné, le système comptable des entreprises 1997
a choisi les investisseurs à risque et les bailleurs de fonds comme
destinataires privilégiés de l’information financière. Ces utilisateurs,
et aux termes du cadre conceptuel de la comptabilité, ont un besoin
plus large en information financière que les autres utilisateurs.
Pour satisfaire leurs exigences, le système comptable des entreprises
1997 adopte un ensemble de dispositions favorisant l’élaboration
d’une information financière reflétant une image fidèle de la réalité
économique de l’entreprise. La conformité à ces dispositions, formulées
en particulier dans le cadre conceptuel et la norme générale (les
manuels d’organisation, le calcul des avantages économiques futurs,
valorisation à la juste valeur...), exige la mobilisation d’un ensemble
de ressources humaines et de performances professionnelles qui manquent
souvent aux PME. Le recours aux professionnels de la comptabilité
et de l’organisation s’avère donc inéluctable. S’investir dans une
telle perspective est très coûteux. Ajoutons à cela le manque d’avantages
concrets en ce qui concerne la satisfaction des besoins des utilisateurs,
le rapport avantages/coûts n’est plus favorable aux PME qui se trouvent
obligées de supporter le même fardeau que les grandes entreprises
ayant recours aux marchés financiers en matière de préparation et
de divulgation de l’information financière sans pouvoir bénéficier
des mêmes avantages en retour.
Les solutions
envisageables
Après avoir
analysé différentes dimensions du problème de la non prise en compte
des particularités des PME en matière d’information financière,
nous nous proposons de présenter différentes solutions adoptées
ou envisagées dans des pays qui ont pris acte des défaillances d’une
standardisation uniforme pour toutes les catégories d’entreprises.
-
Un système comptable contenant un ensemble de principes comptables
généralement admis (PCGA) propres aux PME :
Cette option consiste à choisir un ensemble de règles spécifiques
aux PME régissant la comptabilité financière qui diffèrent de
celles qui s’adressent aux entreprises ouvertes. Le Royaume-Uni
a opté pour ce choix en adoptant une norme spécifique aux petites
entités (FRSSE : Financial Reporting Smaller Standard for Entities).
Cette norme inclue l’ensemble des règles comptables les plus pertinentes
aux PME avec des simplifications tendant à améliorer le rapport
avantages/coûts relatif à l’élaboration de l’information financière.
-
Des états financiers établis selon des règles comptables appropriées
communiquées au lecteur autres que les PCGA pour répondre aux
besoins d’utilisateurs prévus et identifiés :
Cette option a été adoptée par l’Australian Accounting Standard
Board car de tels états financiers permettent de répondre aux
besoins bien précis identifiés par les PME et leurs partenaires
dans le cadre de diverses relations contractuelles. Cet avantage
n’a pas été suffisant pour l’adoption de cette option par l’ICCA
[2]
(Institut Canadien des Comptables Agréés) du fait de la diversité
des besoins et des règles pouvant être admises, qui font entrave
à la comparabilité (dans le temps et dans l’espace) des états
financiers.
-
Des rapports financiers à vocation générale établis selon
un ensemble défini de règles comptables autres que celles définies
dans le cadre conceptuel : Cette option est admise par l'AICPA (American Institute of Certified
Public Accountants) qui autorise à ses membres d’auditer des états
financiers présentés dans le respect d’un ensemble de règles jouissant
d’une reconnaissance substantielle (comptabilité de caisse ou
de caisse modifiée, les règles fiscales...). Il reste que ces
règles manquent souvent de standardisation et la satisfaction
que ces états procurent aux utilisateurs reste à prouver.
-
Un seul système comptable comportant des règles différentielles
pour les PME : Cette option a été adoptée au Canada et à la Nouvelle
Zélande. Elle consiste à garder des principes généraux régissant
la comptabilité financière tout en intégrant les dispositions
nécessaires pour tenir compte des spécificités des PME, répondre
mieux aux besoins des utilisateurs de leurs états financiers,
et éviter qu’elles soient les victimes de normes et dispositions
qui se complexifient de jour en jour.
Sans trancher
en faveur de l’une ou de l’autre de ces options, nous insistons
sur la nécessité d’alléger le fardeau de préparation des états financiers
qui pèse sur les PME par la simplification des exigences comptables
qui lui sont applicables et de travailler à répondre plus efficacement
aux besoins d'information des utilisateurs des états financiers
des entreprises autres que celles ouvertes. De tels objectifs ne
puissent être réalisés sans une implication plus effective des parties
concernées par l’information financière des PME dans les différentes
étapes du processus de normalisation.
Bibliographie
:
-
Accounting Standards Boards (UK), février 1996, «Designed to fit
- A Financial Reporting Standard for Smaller Entities».
-
Institut
Canadien des Comptables Agréés, 1999, «L’information financière
des PME», ICCA Canada.
-
Conseil
des normes comptables Canadien, Juillet 2001, «Exposé - sondage
: Information financière différentielle», www.icca.ca/es.
-
Institute's Small Companies Working Party, October 1998, «Breaking
the Code A Better Reporting Framework for Small Companies», The
Institute of Chartered Accountants of Scotland.
-
John and Healeas 2000 «Financial reporting standard for smaller
entities : a fundamental or cosmetic change?», ACCA Occasional
Research Paper N° 30.
-
Système
Comptable des entreprises 1997, Imprimerie Officielle de la République
Tunisienne.
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