www.comptafseg.net
Site Personnel de Nadhem Bardaâ  
 
Publication
 

 

Enseignement de la comptabilité :

Présent et horizons.

Mars 2002
La Revue Comptable et Financière N° 55 Premier trimestre 2002

Convaincu que «face au monde qui change, il vaut mieux penser le changement que changer le pansement», nous avons voulu que ce travail soit :

- Une tentative d’appréhension des mutations majeures qui sont survenues, ces deux dernières décennies, dans le monde des affaires et de leurs impacts, en terme d’exigences, sur la profession comptable.

- Une analyse de quelques symptômes pathologiques de l’éducation comptable et une réflexion sur quelques propositions de solutions aux problématiques soulevées.

1. Les changements dans le monde des affaires

Le monde des affaires ne cesse d’être affecté par deux changements majeurs à savoir : l’internationalisation des phénomènes économiques & le développement de la technologie informationnelle :

L’internationalisation des phénomènes économiques : Dès la fin des années 80, la Tunisie a emprunté un virage qui devrait la mener à s’intégrer dans le paysage économique mondial. Ce paysage est de plus en plus caractérisé par l’internationalisation et la globalisation des phénomènes économiques. Loin du protectionnisme des années 60, 70 et 80, nous évoluons dans un univers où les flux de capitaux financiers, de biens et de services sont, de plus en plus, fluides.

Le développement de la technologie informationnelle : La révolution informationnelle, en particulier le développement des hardwares et des softwares de traitement et de communication, a rendu la préparation et la dissémination de l’information plus faciles et moins coûteuses. Cette évolution a brisé, sinon réduit, les contraintes de temps et d’espace délimitant auparavant le champ d’exploitation des informations.

Ces deux changements majeurs ont contribué à l’apparition de trois caractéristiques au niveau du monde des affaires à savoir «la disponibilité de l’information», «la diminution des coûts de transactions» & «l’apparition d’une concurrence accrue» ce qui a engendré entr’autres, les implications suivantes :

§         Les cycles de vie des produits ainsi que des avantages compétitifs sont devenus très courts voire éphémères.

§         Un besoin accru pour des décisions managériales plus rapides, plus pertinentes et plus décisives,

§         Apparition de nouveaux types de firmes, d’industries et de services,

§         Externalisation des activités à basse valeur ajoutée,

§         Croissance de l’incertitude et de la complexité ainsi que la conscience du risque,

§         Complication des transactions,

§         Concentration sur la satisfaction du client,...

On a toujours affirmé que la comptabilité est le langage des affaires, et puisque le monde des affaires connaît des changements fondamentaux, son langage ancien, basé essentiellement sur le modèle du coût historique, doit se métamorphoser pour répondre aux nouvelles exigences. Un tel changement est motivé par une demande accrue des informations non financières et des projections futures et est favorisé par l’émergence d’un arsenal technologique qui rend l’élaboration et la diffusion de l’information moins coûteuse qu’auparavant.

De plus, le développement de diverses formes d’entreprises et d’organisations radicalement nouvelles,  a causé l’émergence d’exigences nouvelles quant à la qualité et la nature des prestations des professionnels de la comptabilité. Ainsi les cabinets d’expertise comptable seront appelés à fournir à leurs clients de nouveaux services basés sur l’analyse du risque et la compréhension de la complexité ainsi qu’une gamme plus élargie des services d’audit tel que l’audit opérationnel.

Face à ces réalités et suite à une analyse même hâtive de la réalité des études comptables, il est évident de constater que le contenu de nos cours n’est pas toujours adéquat avec le besoin de nos entreprises et nos cabinets.

De nombreuses entreprises sont en train de se rendre compte des défis qu’elles sont appelées à affronter et de changer pour être à la taille de ces défis. Changer n’est plus une option ou un confort mais plutôt une condition nécessaire pour la survie.

Et nous pensons que l’enseignement de la comptabilité doit accompagner ce changement et préparer les futurs cadres et experts-comptables qui lui serviront de vecteurs.

Nous tenterons de démontrer dans un premier lieu que l’état actuel des études comptables ne leurs permet pas de jouer ce rôle. Puis nous discuterons quelques propositions de solutions.

2. Éducation comptable : état des lieux

«Le plus difficile n’est pas de faire accepter des idées nouvelles, mais de faire oublier les anciennes» J M. Keynes.

Le contenu des cours de comptabilité :

Les connaissances dispensées dans nos cours de sciences comptables sont fortement adéquates avec les exigences en information des approches de gestion considérant les entreprises comme des portefeuilles de produits à gérer dans les meilleures conditions de rentabilité.

Les mutations économiques et technologiques ont rendu caduques ces approches qui ont fait place à de nouvelles appréhensions basées sur la perception de l’entreprise en tant qu’un portefeuille de «compétences génériques» à partir desquels pourront être mis au point de nouveaux produits.

Face à ces réalités, nos programmes de sciences comptables semblent être trop étroits, souvent désuets, généralement conçus sans références aux besoins du marché et ne couvrent pas profondément et pertinemment des notions comme l’éthique, la globalisation, la technologie et l’innovation.

En plus, nous continuons dans nos cours de comptabilité à procéder comme si l’information comptable et financière était encore chère. Cette hypothèse tacite contredit la réalité. A quoi sert donc de gaspiller tant de temps à apprendre l’enregistrement des transactions et la présentation des états sur le compte des autres connaissances à plus grande valeur ajoutée. Cette remarque est aussi bien valable pour la comptabilité financière que pour celle de gestion.

La Pédagogie :

Sans vouloir dire du mal des modèles pédagogiques généralement utilisés dans les cours et les travaux dirigés dispensés aux étudiants de comptabilité, nous estimons que leur efficacité n’est pas évidente. Une inefficacité qui trouve ses origines dans plusieurs symptômes marquant les processus du transfert du savoir et d’évaluation ainsi que l’état d’âme de la plupart des étudiants dans notre université :

- Symptôme du «Meddeb & de la Zeouia» : Réincarnations des séances d’apprentissage des textes sacrés, les cours des études comptables sont des séances interminables de dictée monotone où l’enseignant détient le monopole du savoir. Les travaux dirigés, où la correction des séries d’exercices est le plat principal, ne font pas meilleure recette. Cette manière de procéder n’est pas adéquate avec l’essence même de la comptabilité moderne qui ne peut se réduire à un ensemble de règles figées à apprendre par cœur. De plus, ceci ne favorise pas la préparation des étudiants à être des citoyens et des professionnels compétents formulant des jugements, émettant des opinions et soutenant l’action managériale.

- Symptôme du «Perroquet» : Les épreuves d’évaluation sont basées sur la mémorisation et les tests de contenu. «Ne critique pas, ne négocie pas, pour l’examen il suffit de bien apprendre vos cours et de bien faire, refaire et pourquoi pas apprendre aussi les séries». Cette caractéristique découle de la première et son impact est aussi dangereux car les étudiants remarquent en général qu’ils ont tout simplement oublié ce qu’ils ont appris dans les semaines qui suivent l’examen si ce n’est avant.

- Symptôme du diplôme : L’objectif ultime de la plupart des étudiants en comptabilité est d’obtenir des diplômes et non pas d’être de futurs bons professionnels. Cette attitude est nourrie par un comportement opportuniste focalisant sur la réussite aux examens sans se soucier de l’apprentissage et de la formation. Ce comportement est favorisé par le contenu des cours, de la pédagogie de l’enseignement ainsi que par la nature du système d’évaluation. Ces trois éléments contribuent à la surévaluation des diplômes. Les diplômes (maîtrise et révision) attestent, avec plus ou moins d’efficacité et de pertinence, la maîtrise par le diplômé des connaissances qui lui ont été disposées pendant ces années d’études comptables. Or, et en considérant la rapidité des mutations économiques et technologiques, une grande partie de ces connaissances ne serait plus utile après quelques années de travail.

D’une manière générale et sauf quelques exceptions, l’approche pédagogique soutenant l’enseignement de la comptabilité dans nos facultés, écoles et instituts supérieurs manque de créativité et ne prépare pas les étudiants pour le monde des affaires marqué par l’ambiguïté et l’incertitude.

En plus, elle ne leur confère pas la capacité d’acquérir des compétences nouvelles qui leurs permettent d’intégrer un environnement exigeant, en plus du savoir et du savoir-faire, de nouvelles aptitudes comportementales et de communication favorisant la synergie des compétences et des intelligences ainsi que le transfert du savoir.

En réalité, les approches pédagogiques dominantes ne permettent pas au futur professionnel d’acquérir la maturité qui lui est nécessaire pour s’intégrer dans la réalité des affaires. Les stages obligatoires que les étudiants sont appelés à effectuer sont utiles mais, on y apprend des fois moins que ce qu’on aurait pu acquérir à partir d’ateliers ou de simulateurs virtuels qu’offrent les nouvelles technologies.

3. En guise de solutions :

(1) Une approche différente :

De plus en plus, les facultés et écoles supérieures, délivrant des diplômes en comptabilité, sont censées opérer dans des environnements peu stables et sont confrontées à une demande plus exigeante, de part la société et de part le marché du travail à la fois en termes de connaissances, de savoir et de savoir faire et en termes de comportements.

Une nouvelle logique doit soutenir les mécanismes de fonctionnement interne des départements de comptabilité, en particulier, en ce qui concerne l’établissement des programmes d’études et d’activités. Cette logique doit se baser sur :

L’ouverture au service de la réactivité : être à l’écoute des entreprises et des professionnels de la comptabilité n’est plus suffisant pour cerner les enjeux majeurs affrontant l’enseignement de la comptabilité et pour leur faire face. Une ouverture efficace sur l’environnement passe inéluctablement par le recours à des partenariats favorisant non seulement le dialogue constructif, mais aussi des synergies positives au service des projets concrets et d’une adaptabilité plus grande aux mutations majeures. Ainsi, les représentants des professionnels de la comptabilité et des entreprises doivent être des partenaires à part entière dans l’établissement des orientations stratégiques des facultés de gestion et dans la conception et le perfectionnement des programmes d’études comptables.

L’autonomie : Donner aux départements de comptabilité une autonomie dans l’établissement de leurs orientations et dans la conception de leurs programmes d’étude par rapport au ministère de tutelle, permet un pilotage plus souple du système éducatif, accélère le rythme des restructurations et des réformes des programmes d’études.

L’expérimentation et l’innovation : La stagnation et la passivité peuvent nous priver des opportunités qu’offre la discipline. Equilibrer rigueur et liberté dans la conception des programmes, des cours et pourquoi pas des diplômes de comptabilité se présente comme l’une des rares issues favorisant le perfectionnement des prestations des facultés qui enseignent les sciences comptables. Ainsi, la pertinence de chaque cours dispensé, de chaque méthode utilisée doit être révisée périodiquement compte tenu des données de la contingence. Les décisions et les comportements qui se révèlent non pertinents doivent céder la place à de nouvelles approches.

(2) Un message différent :

Pour réussir le pari de l’excellence, l’abandon de la vision réductrice qui considère le professionnel de la comptabilité comme un simple teneur de livre «book keeper» semble inéluctable. Un tel changement nécessite une formation innovatrice basée sur l’acquisition d’un ensemble de connaissances et de qualités différant substantiellement de celles délivrées dans nos cours :

Des connaissances comptables & un savoir général : Reconnaître que la fonction du comptable n’est pas seulement la préparation des états financiers nécessite :

  • L’approfondissement des notions traitées dans les cours de comptabilité financière, de fiscalité, de comptabilité de gestion et d’audit et surtout la présentation de ces différentes matières comme un ensemble de connaissances complémentaires et indissociables, servant à l’analyse et à la résolution des différentes problématiques pratiques rencontrées par les organisations ;
  • Une plus grande intégration des notions relatives aux processus de prise de décision et aux systèmes d’information ;
  • Une grande sensibilisation aux responsabilités professionnelles et éthiques du comptable.

En sus de ces aménagements relatifs directement aux disciplines comptables, la mise à niveau des études comptables exige l’élargissement des horizons de connaissance des futurs professionnels de la comptabilité et ce :

  • En leur transférant des connaissances de base dans des domaines autres que la comptabilité (économie, mathématiques, sciences sociales...) ;
  • En leur permettant de concevoir une certaine vision du monde qui intègre l’appréhension des différences et des contradictions économiques, politiques, sociales, culturelles dans leurs environnements immédiats et à travers le monde ;
  • En les aidant à valoriser les avantages des comportements éthiquement corrects ;
  • En leur procurant les préalables de l’outil méthodo-logique et de l’apprentissage constructif et durable.

Des aptitudes et des qualités : En plus de ces connaissances à maîtriser par les étudiants en comptabilité, il existe un ensemble de savoirs comportementaux que ces étudiants doivent acquérir et traduire dans leur vie de professionnels et de citoyens. Par savoirs comportementaux nous entendons un ensemble de qualités et d’attitudes : intellectuelles (raisonnement logique, analyse critique, appréhension et résolution des problèmes non conventionnels et non structurés...), personnelles (créativité, intégrité, tolérance, application, l’aptitude à définir un ordre de priorité pour pouvoir gérer le temps et le stress...), communicationnelles (écouter les idées des autres et faire parvenir ses idées à travers divers médias...), interpersonnelles (aptitude à travailler en groupe et de traiter les conflits et les divergences...) et morales (capacité d’émettre des décisions basées sur un raisonnement s’appuyant sur un système de valeurs et de convictions, conscience des obligations sociales et morales...).

(3) De nouvelles méthodes d’enseignement :

La nouvelle pédagogie devrait nous permettre de nous débarrasser de l’excès de dictée et des tests de mémorisation pour nous concentrer sur le développement des compétences critiques des futurs citoyens professionnels capables de se tailler une place dans une économie mondiale.

Le développement de ces compétences qui englobent un ensemble d’aptitudes et d’attitudes d’analyse, de communication orale et écrite, d’interprétation, de prise de décision et de l’apprentissage du traitement des événements incertains et des difficultés non conventionnelles pourrait être favorisé grâce au recours aux exposés, aux études de cas, aux ateliers virtuels et simulations informatiques, aux expériences en dehors des classes, au travail en groupe, à l’élaboration et à la gestion de projets, aux stages et aux études sur terrains.

Si nous conjuguons le recours à ces méthodes avec l’utilisation de la gamme de produits que nous offre l’arsenal technologique de l’ère de l’info-média qui jouissent d’un potentiel pédagogique assez élevé, nous pouvons rompre avec l’image archaïque des amphis longtemps consacrés à des discours unilatéraux et à des séances interminables de dictée.

Les facultés et les écoles supérieures délivrant des diplômes en comptabilité doivent se métamorphoser en des espaces de dialogue et d’enrichissement mutuel permettant interaction et synergie positive entre étudiants, enseignants et autres acteurs en relation avec l’université, faire en sorte que l’on passe de l’enseignement supérieur à l’éducation supérieure.

4. Conclusion

Les enjeux sont grands, les défis ne le sont pas moins, mais nos potentiels d’innovation et d’excellence sont aussi importants.

L’histoire nous enseigne que la réussite est le fruit des efforts des hommes qui «jugent les phares à leurs clartés, et non à l’ombre qui tourne après elles».

L’avenir, en général, et celui de la comptabilité en particulier est un domaine de volonté et de pouvoir. Et grâce à une analyse pertinente des opportunités et des menaces des avenirs possibles et à force de persévérer, nous pouvons ériger la comptabilité (en tant que discipline et profession) au rang des activités créatrices à haute valeur ajoutée au service de notre économie et de notre société. Un tel rôle appelle des réflexions approfondies en vue d’une grande réforme de l’enseignement et de la formation dans le domaine de la comptabilité.

 

Bardaâ Nadhem

 

 

 
 
Accueil
Cursus
Mémoire
Publications
Etudiants
Liens utiles
Contact